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Une histoire de prénoms

February 10, 2018

Je m’appelle Tania et je suis libanaise. J’habite en France depuis 10 ans et il y a quelques mois, j’ai accouché de ma fille Salma.

 

En arabe, Salma signifie saine, intacte. C’était le prénom de ma grand-mère paternelle. Je l’ai choisi pour honorer la mémoire de mon père, qui l’adorait. Elle est morte pendant l’été 1989, vers la fin de la guerre civile au Liban. Les chrétiens se déchiraient, personne n’était en sécurité. Ma grand-mère habitait dans le quartier populaire de Furn el Chebbak, à Beyrouth.  Une bombe a éclaté sur l’immeuble voisin et l’incendie qu’elle a déclenché a touché l’appartement de ma grand-mère. C’était la première fois que je voyais mon père pleurer.

 

Certains membres de ma famille m’ont déconseillé de donner son nom à ma fille, pour ne pas lui faire porter cette histoire. Moi, je suis sûre que ça aurait fait plaisir à mon père maintenant décédé, qui adorait sa mère. Et que ma fille ne connaîtra jamais.

 

J’ai commencé à réfléchir au prénom de ma fille pendant ma grossesse. Le prénom Alexandra me plaisait parce que j’aime bien les diminutifs : ses potes l’auraient appelée Alex. Et puis en cherchant des prénoms arabes, j’ai pensé à Salma. L’idée de donner un prénom arabe à notre fille n’a jamais dérangé son père, Nico, tandis que je me suis mise à hésiter.

 

J’avais deux sons de cloches : Nico et mes amis trouvaient le prénom Salma vraiment cool, tandis que la famille, notamment la mienne, estimait qu’Alexandra était une meilleure idée. Quand on s’appelle Alexandra, c’est plus facile de s’intégrer. À leur décharge, c’était moi qui introduisais le problème lors de nos discussions, car j’avais peur que ma fille souffre de préjugés. Ma famille libanaise me donnait raison, car ils sont très attachés au côté occidental du Liban. Ils ont un côté snob comme ça : « les Libanais sont des Phéniciens, pas des Arabes ». Et blague à part, pendant la guerre, tu pouvais vraiment te faire flinguer à un checkpoint si tu portais le mauvais nom dans le mauvais quartier. C’est d’ailleurs pour ça que je m’appelle Tania et pas Nour ou Alia. Mon frère s’appelle Laurent et ma sœur Jacky, alors qu’ils sont tous deux nés à Beyrouth d’une mère d’origine arménienne et d’un père libanais. D’ailleurs, Jacky ça vient de notre tante arménienne Chaké, dont on a occidentalisé le prénom.

 

Mon oncle m’a carrément dit : «  Tu vas créer des problèmes à ta fille, tu as fait une énorme erreur et tu vas le regretter. » Par contre, j’ai été étonnée par la réaction de ma fratrie : ils étaient super contents que je donne un prénom arabe à ma fille. Il faut dire qu’ils sont plus jeunes, plus branchés et plus ouverts.

 

Ce qui a aussi pesé dans la balance, c’est son patronyme. Ma fille va porter le nom de famille de son père, un nom de famille bien français. Nico et moi, on voulait montrer à la société que la mixité existait et qu’elle marchait bien - et je pense que la France est aujourd’hui un pays en grande difficulté avec sa mixité. C’est ce dont je suis la plus fière quand je regarde ma fille : elle est mixte.

Nico est aussi emballé à l’idée que je parle libanais à la petite, même si lui-même ne le parle pas. Son père à lui est plus réticent, il a peur que cela favorise une relation trop exclusive entre ma fille et moi. J’essaye de comprendre son point de vue, car si les gens se montrent obtus avec leurs idées, ça finit avec des guerres. Comme au Liban.

 

Moi, je suis gênée à l’idée de parler libanais à ma fille en public, parce que je pense que l’intégration passe aussi par la langue. La laïcité est une des valeurs que j’admire les plus dans ce pays – au Liban, c’est un concept qui n’existe pas encore vraiment. Mais d’un point de vue culturel, je me sens aussi obligée de camoufler mes origines, car je n’ai pas envie d’être rejetée. Évidemment, quand tu viens chez moi, tu sais que tu es dans la maison d’une Libanaise : il y a toujours du zeytoun et du zaatar sur la table, et dans les placards, tu trouves de la menthe séchée, du yensoun, du tahini, du debs el remmen et de la fleur d’oranger. Naturellement, dans la salle d’attente du pédiatre, j’ai envie de rassurer ma fille en arabe, mais ça me fait bizarre de lui dire habibti devant les autres.

 

Mais je suis un Libanaise en froid avec son pays. Je porte les cicatrices de la guerre et le poids d’une société machiste aux personnalités politiques dégueulasses où règne la loi du plus fort et où personne ne s’intéresse à l’environnement. Les gens y sont d’un racisme et d’une xénophobie hallucinants. Ils pensent avoir inventé l’écriture parce qu’ils descendent des Phéniciens.

Je rejette toutes ces choses, mais l’arabe est une langue si belle… De quel droit empêcherais-je ma fille de pouvoir la parler ? Je ne veux pas lui imposer mon langage, et en même temps, je pense à ma mère qui regrette que sa propre maman ne lui ait jamais parlé arménien.

 

C’est aussi techniquement difficile de m’adresser en arabe à ma fille, car au Liban, on ne le parle pas en continu. Dans une conversation, on switche naturellement du libanais au français et du français à l’anglais. Quand je grandissais, personne ne m’a parlé exclusivement arabe et j’ai de sérieuses lacunes dans mon vocabulaire. Ma langue la plus solide, c’est d’ailleurs le français.

J’éprouve donc un sentiment très étrange lorsque je me retrouve à monologuer en arabe (ma fille se contente pour l’instant de me répondre avec des petits bruits corporels rigolos mais pas très riches sémantiquement) et je me demande si tout cela à un sens, si elle en tirera vraiment quelque chose.

 

D’un autre côté, j’ai peur que ma culture s’effrite parce que je n’ai pas épousé un Libanais. Comment garder ma culture vivante ? Est-ce que je dois passer du Fairuz et mettre des pièces de théâtre libanaises à la maison alors que moi-même j’ai grandi en écoutant Boney M ? Ma fille va-t-elle s’épanouir au sein d’une famille parfaitement franco-libanaise où l’on mange aussi bien du moutabal que du comté ?

 

Pour l’instant, je lui invente des comptines libanaises et je commence à collectionner des livres pour enfants en arabe. Je crois que la solution est d’improviser au jour le jour sans angoisser. Je vais rester moi-même : cuisiner du gratin dauphinois en picorant du hoummous et en écoutant Bashung, mon ahbaya sur le dos. Tout comme je dois me reconstruire une famille en France, car j’ai laissé la mienne au Liban, j’ai envie de créer une culture mixte à l’intention de ma fille, car elle est une enfant de 2017, un fruit de l’immigration et du mélange des cultures.

 

Propos recueillis par Karolina Kubik

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